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Je reprendrai bien une tranche d’État

samedi 16 février 2013, par Bernoine

Lors de la précédente réunion publique sur la technologie, un copain, pour se sortir d’une argumentation qu’il peinait à conclure, coupa court en posant à l’assemblée la question : « Mais au final qu’est ce que l’État ? ». Plus qu’une simple pirouette, cette interrogation reflétait une gêne évidente à entendre, au cours des échanges, constamment désigner l’État comme ennemi ultime, sans que soit menée une quelconque réflexion sur sa nature. C’est pour cette raison et après d’âpres discussions que fut décidé un débat intitulé « État critique ».
La technique de tour de parole instaurée lors des réunions évite au mieux les prises de parole intempestives et autoritaires et permet d’aborder de manière très dynamique et de plusieurs points de vue une problématique. Dans ce cas précis, un certain nombre de représentations de l’État était communément partagé, le problème étant, in fine, d’en proposer une définition exploitable qui évite les amalgames boiteux type « société=État » et qui dépasse la simple énumération de ses réalisations coercitives.

Ne pas aller au-delà du sens commun conduit à des approximations voire à des contre-sens. Ainsi, à l’évocation de certains services publics et à la critique des reculs sociaux engendrés par leur démantèlement par les politiques libérales actuelles a été opposé que de tels propos relevaient d’une nostalgie ambiguë de l’État-providence. D’une part la notion d’État-providence et son utilisation sont elles-même équivoques. D’autre part, poser les choses ainsi, c’est se cantonner dans un « pour ou contre l’État ».
Les marges de manœuvre sont étroites, puisque la souveraineté de l’État s’appuie aussi sur les représentations et les présupposés qui nous ont été inculqués par l’institution scolaire.

Plutôt que de chercher une explication philosophique, un principe premier ou une finalité à l’État, une solution est peut-être à chercher du côté de sa genèse : comment s’est-il construit ?

Dès lors, la question de la sécurité sociale ou des retraites ne se pose plus cyniquement : ces deux systèmes sont indéniablement les résultats, certes validés par des instances « étatiques », de luttes entre travailleurs et exploiteurs. Et ces institutions renvoient à la question de la bureaucratie, à son double rôle de gestion et de légitimation de l’État, à la manière dont les administrations se sont constituées, aux cours des siècles, en tant que groupes sociaux de plus en plus autonomes -mais traversés de luttes internes pour l’accès aux meilleurs postes, procédant ainsi à la séparation, pratique et symbolique, de l’État de la personne du roi. De même la construction d’un royaume, la constitution d’une armée par le prélèvement d’un impôt, lequel deviendra progressivement une ressource régulière distincte des prérogatives domaniales du roi, sont autant d’objets qui méritent un examen rigoureux pour affiner cette critique de l’État.

Poursuivre cette enquête, en empruntant à la sociologie la définition sommaire suivante : « l’État est un groupe de groupes d’acteurs en lutte qui font et disent l’État au nom de l’État », autorise plusieurs actions.

Étudier méticuleusement les conditions de sa construction amène à réactiver des « possibles qui n’ont pas eu lieux », à trouver des solutions contemporaines quant au moyen d’une société libertaire, balayant ainsi l’idée d’une situation inéluctable, car naturelle.
Ramenée à des groupes sociaux qui s’affrontent pour la prise de pouvoir, donc à des problèmes d’intérêts antagonistes, de légitimation et de domination, la question de l’État conduit immanquablement à celle de la lutte des classes. Une très belle victoire des ennemis des classes laborieuses est d’avoir produit et instillé un discours idéologique revendicatif qui a sabordé les grilles d’analyse socio-économiques au profit de grilles ethno-culturelles, délégitimant ainsi les revendications d’égalité sociale et économique et la convergence des luttes.
Pratiquement, la désignation objectives des « groupes qui font et disent l’État » et la mise à nu des relations qu’ils entretiennent servent à déterminer qui combattre et comment. Définir un adversaire commun, permet de se constituer soi-même en groupe antagoniste. Mais, il arrive que la logique d’opposition s’emballe et que certains groupes confondent ennemis avérés et cousins lointains. À cet égard, il est peut-être salutaire de rappeler que faire jouer les rivalités internes favorise le maintien de la position du monarque.

À défaut d’avoir impulsé la rédaction d’un ouvrage encyclopédique sur l’État (quoique...) le débat du 25 janvier a ré-affirmé que la réalisation d’une société libertaire passe nécessairement par la déconstruction des représentations d’État et de l’État.